

4.7. Conclusion — Ce que cette ère nous a légué
31/12/2025 | 26 min
Ce que l'ère des révolutions nous a légué : Conclusion Des nappes phréatiques africaines aux codex brûlés du Yucatán. Des carnets de Ramanujan aux laboratoires secrets de Bletchley Park. Des étoiles aborigènes aux sources taries de Bagdad. Six continents. Cent cinquante-six ans. Que nous enseigne cette traversée ?Quatre fils traversent cette période. L'épistémicide comme politique : partout, les savoirs furent détruits pour justifier la domination. L'exil des génies : Ramanujan, Al-Sabbah, Rutherford — tous durent quitter leur terre pour s'épanouir. L'invisibilisation des contributeurs : Nakashima, Seki, les femmes de Bletchley Park — effacés parce qu'ils ne correspondaient pas à l'image attendue. Les découvertes parallèles : les mêmes vérités surgissent en des lieux qui s'ignorent.Cette période nous a légué le binaire, la logique, la machine universelle — et leurs angles morts. De Leibniz à Turing, le chemin est direct. Mais d'autres chemins auraient pu être empruntés.L'intelligence artificielle que nous construisons aujourd'hui porte l'empreinte de cette double histoire. Elle parle les langues qui ont été écrites, pas celles qui ont été chantées. Ses corpus contiennent les journaux de Cook, pas les chants de navigation de Tupaia.Le brasier s'est éteint. Les cendres sont encore chaudes. Ce que nous construirons sur ces cendres dépend de nous.La période suivante — l'ère de l'information — héritera de ces silences. Elle héritera aussi de la possibilité de les réparer.Le voyage continue.

4.6. Océanie — Les étoiles oubliées
31/12/2025 | 23 min
Les étoiles oubliées : Comment l'Océanie développa la première astronomie de l'humanité — et fut effacéeIl existe un émeu qui traverse le ciel austral. On ne le voit pas en regardant les étoiles brillantes, mais en observant les ténèbres entre elles.Les Aborigènes d'Australie avaient développé ce que les chercheurs appellent la première astronomie de l'humanité. Soixante-cinq mille ans d'observation du ciel. Des constellations dans les espaces sombres entre les étoiles. Le Gawarrgay — la grande émeu — prédit les saisons de reproduction de l'oiseau terrestre.Les navigateurs polynésiens mémorisaient deux cent vingt étoiles pour traverser le Pacifique sans instruments. Leurs systèmes de comptage par le corps, leurs mathématiques des systèmes de parenté représentaient des algorithmes avant la lettre.Puis vint la colonisation. La fiction juridique de la terra nullius nia soixante-cinq mille ans de présence humaine. Entre 1788 et 1900, la population aborigène s'effondra de 90 %. Les Stolen Generations — enfants arrachés à leurs familles entre 1910 et 1970 — interrompirent le transfert de connaissances.Sur le même sol, Ernest Rutherford naquit en Nouvelle-Zélande, découvrit le noyau atomique et reçut le prix Nobel. Alexander Aitken, calculateur prodige néo-zélandais, multipliait des nombres de treize chiffres de tête.Deux traditions sur le même territoire. Et pas de pont entre elles. Rutherford fut anobli avec des armoiries portant un guerrier māori — symbole esthétique, pas source épistémique.L'Océanie nous rappelle que la coexistence n'est pas le dialogue, que les étoiles peuvent s'éteindre en une génération.

4.5. Moyen-Orient — Les sources taries
31/12/2025 | 25 min
Les sources taries : Comment le Moyen-Orient légua les mots et perdit les institutionsChaque fois qu'un ordinateur exécute une opération, il accomplit un algorithme. Le mot vient d'al-Khwarizmi — un mathématicien persan du neuvième siècle. « Algèbre » vient d'al-Jabr. Les « chiffres arabes » portent encore la mémoire d'une transmission.Les mots survivent. Les institutions meurent.La Maison de la Sagesse de Bagdad fut détruite en 1258. Mais au dix-neuvième siècle, la Nahda — la Renaissance arabe — tenta de faire rejaillir les sources. Rifa'a al-Tahtawi traduisit deux mille ouvrages européens en arabe. Muhammad Abduh réforma al-Azhar. La presse de Bulaq diffusa le savoir scientifique.Puis le colonialisme, l'accord Sykes-Picot, la fragmentation du monde arabe interrompirent l'élan.Hassan Kamel Al-Sabbah naquit au Liban en 1895. Génie de l'électrotechnique, il déposa plus de soixante-dix brevets — pour General Electric, aux États-Unis, où il avait dû émigrer. Il conçut une turbine solaire, des cellules photoélectriques, des systèmes de transmission de puissance. Il mourut à trente-neuf ans dans un accident de voiture. Au Liban, on érigea une statue. Les brevets restèrent américains.En Égypte, Muhammad Ali avait fait construire des écoles d'ingénieurs et de médecins, envoyé des étudiants en Europe. Le pays possédait la cinquième industrie cotonnière mondiale. Puis la dette, le canal de Suez, l'occupation britannique mirent fin à l'élan modernisateur.Le Moyen-Orient donna au monde les concepts fondamentaux du calcul. Et fut empêché de poursuivre ce qu'il avait commencé.Les sources attendent de rejaillir.

4.4. Europe — La forge et le brasier
31/12/2025 | 29 min
La forge et le brasier : Comment l'Europe inventa l'intelligence artificielle sur les cendres des bibliothèques qu'elle brûlaitUne forge n'est pas qu'un lieu de création. C'est aussi un lieu de feu.En 1679, Leibniz conçut le système binaire. En 1854, Boole formalisa l'algèbre de la logique. En 1843, Ada Lovelace écrivit le premier programme informatique pour une machine qui n'existait pas. En 1936, Turing inventa la machine universelle. En 1944, Tommy Flowers acheva Colossus — le premier ordinateur électronique. L'Europe forgea tous les outils conceptuels de l'intelligence artificielle.Mais le brasier accompagnait la forge. Les femmes de Bletchley Park constituaient soixante-quinze pour cent du personnel. Joan Clarke travailla aux côtés de Turing sur le décryptage d'Enigma. Mavis Batey perça le code Abwehr à dix-neuf ans. Leurs noms furent effacés pendant des décennies.À Berlin, Konrad Zuse construisit seul le Z3 — le premier ordinateur programmable au monde — en 1941. Le régime nazi ne s'y intéressa pas. Un bombardement le détruisit. Quand l'histoire fut écrite, Zuse fut à peine mentionné.Colossus précédait ENIAC de deux ans. Mais les Colossus furent détruits après la guerre, leurs plans brûlés. Tommy Flowers reçut l'ordre de tout effacer. L'histoire de l'informatique ignora cette première pendant trente ans.Les réfugiés fuyant le nazisme — Einstein, Fermi, Gödel — enrichirent l'Amérique de ce que l'Europe perdait. Le colonialisme européen détruisait ailleurs les systèmes de connaissance qu'il ne reconnaissait pas.L'Europe a forgé les outils de l'IA. Elle les a aussi forgés sur les cendres des bibliothèques qu'elle brûlait.

4.3. Asie — Les chemins parallèles
31/12/2025 | 30 min
Les chemins parallèles : Comment l'Asie découvrit les mêmes vérités que l'Occident — et fut oubliéeLes grandes découvertes ne surviennent jamais qu'une seule fois. Elles émergent simultanément, en des lieux qui s'ignorent.Dans le Japon fermé de l'ère Edo, Seki Takakazu découvrit le calcul infinitésimal indépendamment de Newton. Il présenta le concept du déterminant dix ans avant Leibniz. Son disciple Takebe Katahiro obtint le développement de l'arc sinus quinze ans avant Euler. On les surnomma « Newton japonais » — comme si Newton était la référence et eux l'imitation, alors qu'ils marchaient sur des chemins parallèles vers les mêmes sommets.En 1868, la restauration Meiji ouvrit le Japon. Les réformateurs regardèrent le wasan — deux siècles et demi de tradition mathématique — et n'y virent qu'un système arriéré. En quelques décennies, ce trésor fut balayé au profit des mathématiques occidentales.Akira Nakashima formula la théorie des circuits de commutation entre 1934 et 1936. Shannon publia la même découverte en 1938, le cita — et devint une légende. Nakashima resta inconnu.En Inde coloniale, Srinivasa Ramanujan, largement autodidacte, prouva plus de trois mille théorèmes que les mathématiciens occidentaux mettaient des décennies à comprendre. Prasanta Chandra Mahalanobis inventa en 1930 la distance qui porte son nom — encore utilisée chaque jour en apprentissage automatique.L'Asie nous enseigne que l'intelligence n'a jamais eu qu'une seule forme. Que les chemins vers la vérité sont multiples. Que nous avons perdu d'autres voies, d'autres façons d'arriver aux mêmes résultats.Les chemins parallèles existent toujours. Il suffit de les chercher.



La petite histoire de l'intelligence artificielle : de l'Antiquité à nos jours