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  • Candice Aubert-Dhô ou comment une artisane d'art tisse sans métier à tisser

    07/03/2026
    Candice Aubert-Dhô, est une artisane d’art et une artiste textile engagée, reconnue pour ses œuvres sur mesure qui allient textile, céramique, bois et métal. Originaire du sud de la France, elle a débuté sa carrière dans le secteur de l’édition avant de se tourner vers le tissage à l’âge de 30 ans. Cette pratique, qu’elle a apprise par elle-même, lui a permis de développer une technique unique : tisser sans métier à tisser. Nous l'avons rencontrée à « Oh my laine ! », évènement organisé par Lainamac, une association de la filière laine française. 
    Pour Candice Aubert-Dhô, le tissage est bien plus qu'un simple artisanat : il symbolise « la diversité et l’harmonie, représentant les liens qui unissent l’humanité ». Son travail est le reflet de sa curiosité et de sa quête de sens, transformant chaque création en une démarche artistique. 
    La création d’œuvres d'art peut être intimidante. Comme elle le souligne, « toute œuvre d'art n'existe que par le regard de celui qui l'observe », nourrissant une réflexion sur la perception et l’interprétation. Cette démarche est fascinante, car elle représente un défi personnel qui implique de se révéler à soi-même et aux autres. Candice éprouve également une grande satisfaction à découvrir ses propres réalisations : « Il m'arrive parfois d'être surprise par mes propres réalisations, et j'éprouve un grand plaisir à cela ».
    Engagement pour la durabilité et des matériaux locaux
    L'engagement de Candice Aubert-Dhô pour la durabilité se manifeste dans son choix de matières premières. Elle privilégie le sourcing local, traçant chaque matériau qu’elle utilise, que ce soit de la laine mérinos d'Arles ou du lin européen : « ​​​Actuellement, je travaille beaucoup avec des matériaux tels que la céramique, le bois et le métal, expose-t-elle. Ce projet est en phase de démarrage, et toutes les matières sont tracées ». Elle veille à ce que le lin soit d'origine française et la laine sourcée en France.
    Candice Aubert-Dhô collabore avec des ébénistes locaux de la région de Marseille et de la Camargue, illustrant l'importance des savoir-faire locaux tout en respectant une démarche éthique. Par exemple, elle travaille régulièrement avec Florence Lucchini pour la céramique, soulignant la nécessité d'évoluer dans un circuit court. Elle s'assure également de la provenance des matériaux, en n'hésitant pas à interroger les fournisseurs sur les origines et les pratiques de production.  « Il s'agit ainsi de s'assurer que les laines sont françaises ou recyclées et/ou revalorisées, dans un souci de réduire l'impact carbone, en visant la cohérence », souligne-t-elle. 
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    Exploration créative et symbolique du tissage
    La pratique artistique de Candice Aubert-Dhô est marquée par une exploration constante et une recherche de liberté créative. Elle tisse sur des cercles et utilise des structures réalisées sur mesure, ce qui lui permet de développer ses propres techniques : « Je ne possède pas de métier à tisser traditionnel, précise-t-elle. J'utilise des structures que je fais réaliser sur mesure ». Cette approche unique lui permet d’expérimenter librement, chaque pièce étant le résultat d'une errance créative.
    La symbolique du tissage est centrale dans ses œuvres. Pour Candice Aubert-Dhô, « le fil, c’est du lien, de la rencontre, de l’humanité ». Elle se concentre ainsi sur l'idée des choix qui guident notre existence. « Dans la vie, nous commençons tous, en règle générale, au même point de départ, et les choix que nous effectuons orientent notre existence. » 
    Son expérience avec le tissage reflète cette dynamique de choix et d'errance, où elle se laisse porter par le cours des événements. « Cette notion d'errance fait partie intégrante de ma recherche artistique, car c'est souvent dans l'absence de recherche que je fais des découvertes », confie-t-elle. Candice Aubert-Dhô reconnaît l'importance des rencontres avec d'autres artisans et clients, qui enrichissent son parcours et nourrissent son processus créatif : « Cette avancée fait partie intégrante de mon aventure, et il est essentiel de l'accepter ». 
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    Un art éthique et harmonieux
    Candice Aubert-Dhô propose une démarche éthique, et cherche à créer une harmonie entre l’homme, la matière et la planète : « À l'image de notre humanité, nous cohabitons sur cette planète, tous différents, mais formant un tout ». Sa vision du tissage est empreinte de cette symbolique forte, où chaque pièce devient une unité composée de la laine, des textiles et de la céramique. « Ce processus implique la mise en œuvre de nombreux savoir-faire pour donner naissance à quelque chose de plus grand que nous », observe la créatrice.
    Les couleurs jouent également un rôle essentiel dans son travail. En effet, Candice Aubert-Dhô aime utiliser des teintes qui évoquent son origine méditerranéenne, comme les nuances de bleu et d'ocre. « Ces couleurs évoquent également la lumière, la mer et le blanc des calanques », décrit-elle. Ainsi, chaque œuvre devient le reflet de son identité artistique.
    Pour Candice Aubert-Dhô, le tissage symbolise la capacité à transformer la diversité en harmonie. « Bien qu'il puisse exister une forme de chaos, nous avons la capacité de l'orienter vers l'harmonie. » Cette approche instinctive de la création fait de son travail une véritable exploration artistique, où chaque pièce est unique et chargée de sens. « Finalement, il devient assez instinctif, à un moment donné, de créer quelque chose d'unique, bien que composé d'éléments très divers », conclut-elle. 
    En somme, Candice Aubert-Dhô est une artiste qui combine habilement tradition et innovation, s'engageant pour un art durable qui tisse des liens entre l'homme et la matière.
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  • Caroline Bouvier: du sport à la mode sur mesure en passant par l'art

    28/02/2026
    Caroline Bouvier, ancienne athlète et autodidacte dans la mode, mêle passion, art, sport et engagement social pour donner vie à sa maison de couture. Elle offre un accompagnement personnalisé, aux femmes comme aux hommes, pour un vestiaire adapté à chaque besoin et à chaque morphologie. Un moment privilégié où chacun peut donner vie à ses rêves vestimentaires, pour un mariage comme pour le quotidien.
    Caroline Bouvier croit en la force de l'artisanat, de la transmission et de la mode responsable. Installée à Montpellier, dans le sud de la France, nous l'avons rencontrée lors de la dernière édition de la semaine de la mode, le YAS FIMO, à Lomé au Togo.
    « C'est ma vie. Je suis créative pour la mode, mais j'adore créer des événements aussi. En plus, j'étais dans le monde de la gymnastique chorégraphe, je créais des chorégraphies pour mes gymnastes. Je crée des liens pour faire avancer, que ce soit l'économie ou le monde des femmes, explique la fondatrice de la maison de couture éponyme. Cela fait partie de moi. J'ai créé une association de métiers d'art où je suis en lien avec plein d'amis artistes. Je crée des moments de rencontres, des événements. »
    Née à Calais, d'un père dentelier et d'une mère professeur de gymnastique, Caroline Bouvier a eu une première vie dans le sport de haut niveau, en tant qu'athlète, entraîneur et juge international en gymnastique rythmique. Après avoir participé aux Jeux olympiques d'été d'Atlanta, en 1996, de Sydney, en 2000 et d'Athènes, en 2004, Caroline Bouvier conçoit des justaucorps, intégrant de la dentelle dans des vêtements techniques, une innovation qui lui vaut rapidement une renommée dans le monde artistique et sportif :
    « Je pense que j'ai été l'une des premières couturières non professionnelles à flirter avec la matière synthétique que l'on appelle communément le lycra. Pour ma part, j'ai commencé par cette matière, qui était pour moi une véritable seconde peau. J'ai donc conçu mes patrons en fonction de mes besoins et de ceux des gymnastes, ce qui m'a permis de tout revisiter. C'est d'ailleurs ce qui a contribué à faire connaître mon nom dans le milieu de la gymnastique.
    J'ai débuté par la gymnastique rythmique, mais au fil des ans, j'ai travaillé dans divers domaines artistiques. J'ai également habillé de nombreux athlètes de haut niveau dans des disciplines telles que le patinage, la natation synchronisée, la voltige équestre et le fitness. J'ai vraiment collaboré avec toutes les fédérations, ce qui reflétait déjà ma propre expérience en tant qu'athlète. Je comprenais les besoins techniques des matières qui doivent rester immobiles, ainsi que des tenues qui doivent être très près du corps et ne pas se déplacer pendant les exercices. Tout cela m'a été d'une grande aide en tant que néophyte, véritable autodidacte, pour me lancer et réaliser des créations qui n'existaient pas encore. »
    Une vision unique de la mode
    À 40 ans, après une carrière internationale dans le sport puis la création de vêtements techniques, Caroline Bouvier décide de se lancer dans la mode. Autodidacte, elle crée sa maison de couture à Montpellier, en 2015. Elle se rappelle : « En 2008, une crise économique a émergé, entraînant une concurrence accrue et une évolution dans le monde de l'habillement qui ne me convenait pas forcément. Mon style est plutôt sobre et élégant, ce qui reflète vraiment mon état d'esprit. C'est ainsi que je me suis progressivement tourné vers la mode.
    Les gymnastes que j'habillais sont devenues des femmes et ont commencé à se marier, ce qui m'a amenée à recevoir des demandes pour leurs robes de mariage. C'est à ce moment-là que j'ai rencontré Chantal, ma première assistante d'atelier, qui avait une solide formation technique. J'ai compris qu'avec elle, je pouvais explorer le monde de la mode tout en conservant mes méthodes de travail.
    Je reçois mes clientes comme je recevais mes gymnastes. Elles expriment leurs besoins et leurs envies, et je leur propose des matières et des dessins. Chaque modèle est donc vraiment unique, car je ne fais aucune série. Tout est conçu en fonction de leurs désirs, de leurs besoins et de leur morphologie, tout comme je le faisais pour les justaucorps. Je travaille beaucoup sur la morphologie.
    En parallèle, je crée également des vêtements en fonction de mes inspirations et des énergies qui m'habitent lorsque je découvre un tissu. Pour moi, ce sont les tissus qui parlent, et quand un tissu attire mon attention, l'idée vient immédiatement. À ce moment-là, j'ai un besoin impérieux de créer. »
    Son histoire et son parcours sont des sources d'inspiration pour la designer : « Je suis d'origine italienne et j'ai passé toute mon enfance et ma vie en Italie, imprégnée de la culture italienne. La ''dolce vita'' m'inspire énormément. Inconsciemment, le monde de la danse et de la gymnastique, dont je fais partie, influence également ma créativité. J'aime mettre en valeur la silhouette féminine, c'est pourquoi je travaille avec des formes très structurées.
    Souvent, on me dit que je ne m'adresse qu'aux femmes minces, mais c'est faux. Ma clientèle est composée de femmes âgées de 30 à 70 ans qui aiment s'habiller et qui recherchent des pièces structurées, que l'on ne trouve pas facilement dans le commerce. J'aime sublimer leurs formes et les aider à s'affirmer. Même celles qui se cachent derrière leurs complexes, je m'efforce de les encourager à les dépasser avec élégance.
    Je pense que, notamment dans les années 1950 et dans la mode italienne, nous sommes vraiment en phase avec l'esprit parisien, qui est similaire. J'adore les créations de designers tels que Balenciaga et Elie Saab, ainsi que tous ceux qui ont su travailler les silhouettes. La structure du vêtement m'inspire énormément. »
    L'artisanat au cœur de la création
    Caroline Bouvier aime détourner les codes, improviser, sortir de sa zone de confort pour créer des vêtements uniques. « Ce qui est intéressant, c'est que lorsque l'on a les yeux rivés sur l'extérieur et que l'on s'ouvre un peu, on réalise que ce monde est assez particulier, marqué par de nombreux égos. Pour ma part, je viens du monde du sport, où l'esprit d'équipe prévaut. Cependant, dans cet univers, j'ai souvent ressenti une grande solitude et un certain isolement.
    Je m'investis dans l'organisation d'événements avec des amis artisans d'art, tels que des joailliers, des ébénistes et d'autres professionnels travaillant le métal. Je collabore également avec d'autres couturiers. Ma première assistante, Chantal, était une créatrice qui avait son propre atelier lorsque nous nous sommes rencontrées. Malheureusement, son atelier a périclité. Quand j'ai appris qu'elle avait dû arrêter, je lui ai proposé de venir travailler avec moi. Il était hors de question qu'une personne avec un tel parcours se retrouve à vendre au supermarché.
    Ce qui fait notre force, c'est que nous avons décidé de détourner un peu les codes. Nous dévions des normes très couture et sortons de notre zone de confort, ce qui rend notre binôme très efficace. Bien sûr, il arrive que nous ayons des désaccords, surtout lorsque la créatrice a une idée précise et que je souhaite apporter ma vision. Il y a des éléments essentiels, certes, mais ces discussions permettent de donner d'autres volumes et structures à nos créations lorsque nous dévions un peu. »
    Caroline Bouvier collabore avec des artisans d'art ou des artistes. Elle saisit toutes les opportunités de créer ensemble : « J'ai rencontré une artiste peintre dont j'ai adoré les œuvres lumineuses, aux influences afro, pleines de gestes, de mouvements et de couleurs. Ces teintes résonnaient avec mes préférences : le rose, le vert, le noir. J'ai été particulièrement touchée par les représentations de mouvements féminins qu'elle captait. Elle a également apprécié mes collections.
    Nous avons commencé à réfléchir à un projet, car nous devions organiser un événement assez classique. Je lui ai alors expliqué que ce n'était pas envisageable, que nous ne pouvions pas nous contenter d'un événement banal, trop attendu et cliché. Je lui ai dit : "Ce que j'aimerais vraiment, c'est me frotter à la toile de peinture. Peux-tu me créer des métrages de peinture ?" Je lui ai proposé de couper des vêtements en utilisant cinq ou six pièces phares de mes collections, en les associant à ses toiles. Nous avons décidé de créer une exposition ensemble, un projet audacieux.
    Elle m'a peint 20 mètres de toile, tandis que je lui présentais mes dessins. J'ai conçu une jupe, une petite cape, un manteau, une traîne, ainsi qu'une jupe courte et une jupe longue, soit au total cinq ou six pièces. Nous avons travaillé en atelier avec cette toile de peinture, ce qui s'est avéré assez complexe. Toutefois, ce défi m'a permis d'associer ces créations à du velours noir et à des couleurs très flashy. Nous avons organisé un grand événement autour de la femme, qui a culminé avec une magnifique exposition et un défilé. »
    « La créativité, elle, exige une implication totale ; elle vous prend toute votre vie »
    Caroline Bouvier doit jongler entre création, gestion, vie de famille, et parfois faire face à la solitude du petit artisan : « Ma vie, c'est mon métier. Cela prend beaucoup de temps et demande énormément d'énergie, notamment en ce qui concerne la créativité. La plus grande difficulté, lorsque l'on est un petit artisan comme moi, c'est que je ne dispose pas d'une grande structure avec du personnel pour gérer la communication, le commercial, la finance, etc. Ainsi, de nombreuses tâches incombent à ma seule personne, ce qui rend difficile l'octroi de temps pour imaginer sereinement des créations. C'est quelque chose qui me manque parfois, et je me sens souvent obligée de m'isoler pour un moment.
    J'essaie de trouver cette capacité à m'isoler, à faire comme une sorte de méditation. Je me dis alors : "Allez, j'écoute de la musique, et cela va m'inspirer de nouvelles idées." Le quotidien, avec les factures, les devis et les rencontres, est très chargé. Presque tous les jours, j'ai des rendez-vous avec des clients pour dessiner un modèle ; je vais vers eux pour capter leur énergie, un peu comme un psychologue, et cela demande beaucoup d'énergie.
    En plus de cela, il y a les courriels à traiter, les devis à préparer, la comptabilité et les achats, ce qui est lourd à gérer. En conséquence, mes journées s'étendent souvent sur douze à treize heures, ce qui me laisse peu de temps pour moi. Mais la créativité, elle, exige une implication totale ; elle vous prend toute votre vie. »
    Cette créatrice capture les émotions et les restitue. « ​​​​​​​La manière de capter, oui, cela se manifeste à travers les sensations : des sensations au toucher, des sensations de contact. Ensuite, cela englobe aussi des sentiments, comme la tristesse ou la joie. Il y a des moments où l'on est tellement joyeux qu'on a envie de voir des couleurs. Personnellement, bien que je ne sois pas particulièrement attirée par la couleur, lorsque j'ai su que je venais au Togo, j'ai ressenti une envie d'explorer des teintes que j'utilise rarement.
    Quand il s'agit de mes créations, je m'adapte toujours aux souhaits de mes clients. Tout cela fait partie du processus. Toutefois, c'est un défi pour un créateur. Je porte souvent du noir, je me fais parfois discrète. Ce n'est pas que je manque d'énergie ​​​​​​​; au contraire, j'en déploie énormément à l'extérieur, ce qui nécessite parfois de se protéger. Pour moi, la couleur est quelque chose d'extérieur, elle représente ce que je donne plutôt que ce que je reçois.
    Mes vêtements, je les conçois pour qu'ils soient portés par d'autres. Je suis très rarement habillée avec mes propres créations. Je m'améliore, mais j'ai encore du mal à me vêtir de mes propres œuvres. J'ai l'impression de ne pas sortir de mon univers personnel. J'ai besoin de créer pour les autres, de le voir. J'ai envie de donner, de partager. Ainsi, je reste en retrait, vraiment ouverte à tout ce qui se présente devant moi. »
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  • Sophie Théodose, l'enlumineuse contemporaine aux matériaux ancestraux

    21/02/2026
    À la croisée de la tradition et de l’innovation, Sophie Théodose, enlumineuse contemporaine, revisite des techniques médiévales pour créer des œuvres modernes, durables et porteuses de sens. Sophie Théodose sort l’enluminure des livres. Tableaux, sculptures, panneaux décoratifs, vases et luminaires, chaque objet se prête à cet art, donnant vie à une enluminure nomade et en volumes.
    Nous l’avons rencontrée dans son atelier avant la présentation de ses œuvres au Petit Palais lors d’une exposition internationale d'envergure, The Art of Making, du 24 février au 1er mars, à Paris.
    Je ne sais pas à quoi peut correspondre une vie si on ne crée pas.
    Sophie Théodose, artiste et enlumineuse contemporaine
    « La création passe par tellement de vecteurs. Vous n'êtes pas obligé de dessiner pour créer un chef-d'œuvre, vous pouvez juste redonner une nouvelle ambiance à votre vitrine ou à ces choses-là.  C'est rare que j'aie la tête vide au point de ne rien pouvoir faire de toute une journée. »
    Née en Normandie, dans une famille d’agriculteurs, Sophie Théodose a grandi entourée par la nature, avec des valeurs de simplicité et le respect du travail bien fait. « Quand on travaille la terre et qu'on vit avec des animaux, on apprend à aller à l'essentiel et à ne pas gâcher. Et finalement, cela a toujours bercé mon travail. Donc, quand je suis venue à l'enluminure après d'autres études, j'ai découvert que l'on pouvait déjà travailler sur du parchemin, qui était une peau, donc une revalorisation d'un déchet, puisque sinon, cette peau animale aurait été jetée.
    Au Moyen Âge, il fallait absolument travailler avec ce qu'on avait sous la main. Qu'est-ce qu'on avait sous la main ? Des animaux, une basse-cour, des champs, et on allait à deux ou trois kilomètres à la ronde pour récupérer de la terre pour certains pigments, des végétaux pour d'autres pigments.
    Comme on ne connaissait pas le papier au Moyen Âge, en tout cas en Europe occidentale, c'est-à-dire en gros par chez nous, et qu'on avait beaucoup de mortalité animale, on récupérait la peau. L'animal n'était pas mangé s'il était mort de sa belle mort, ou mort d'une maladie quelconque, mais au moins, on récupérait tout ce qui pouvait l’être, y compris la peau, pour écrire et dessiner dessus. C'est mon métier. »
    Après son baccalauréat, Sophie Théodose intègre une école de mode et exerce plus de 15 ans dans le monde de la haute couture. Mais passionnée par l’histoire de l’art roman, elle découvre l’enluminure. En 2005, elle se lance, dans l’apprentissage de cette technique médiévale. « Je ne dis pas que j'avais fait le tour de la mode parce qu'on n'a jamais fini, mais c'était un moment pour moi où il fallait que je change. J'ai rencontré un autre professeur qui s'appelle Benoît Cazelles, spécialisé en enluminure. J'ai commencé à apprendre l'enluminure de manière assez intense. J'ai passé mon temps à regarder encore et encore, à analyser ce que j'avais, à observer et à copier l'enluminure que je venais d'étudier. Ce mécanisme du regard et de la pensée constitue une sorte de recette qui fait que, par la suite, vos mains savent où aller. Votre main, elle va tenir le crayon, mais elle va aussi dessiner en fonction de ce que vous avez dans la tête. Tout cela constitue une démarche très importante quand on pratique, je pense, n'importe quel métier manuel. Mais l'enluminure, c'était ça. »
    « Avant la Renaissance, il y avait le Moyen Âge, et les seules personnes qui peignaient, dessinaient et qui relataient une histoire, c'étaient les enlumineurs et éventuellement les calligraphes, qui peignaient sur une peau animale avec des pigments. En général, ils racontaient, expliquaient un texte, l'enluminaient, le mettaient en lumière. J'ai appris cette technique, mais je n'ai conservé que la technique, en enlevant délibérément le côté historique et médiéval pour donner un aspect beaucoup plus contemporain. Que vous soyez passionné d'histoire ou totalement néophyte, ou même que vous veniez d'un autre pays et que vous n'y connaissiez rien, ce n'est pas grave. Si vous ressentez une émotion en voyant ce que je fais et que cela vous plaît, alors j'ai gagné ! »
    L’expérimentation du volume : du plat au tridimensionnel
    Sophie Théodose maîtrise donc les connaissances ancestrales mais petit à petit, lassée de travailler sur du plat, elle y ajoute son imagination. 20 ans après, Sophie Théodose expérimente, encore, et repousse les limites de son art. « J'ai été tellement imprégnée par les encres, les plumes, la façon dont on prend le parchemin, comment on pose l'or. Je ne me posais plus vraiment de questions techniques. Je n'avais plus qu'à penser à ce que j'avais envie de transmettre ou, en tout cas, de raconter. Il y a un moment où j'ai été très frustrée, parce que le parchemin est un matériau qui, si on le considère comme une feuille de papier, est plat. Et moi, j'en avais ras-le-bol de travailler sur du plat, alors j'ai mis le parchemin de côté et je me suis mise à travailler un autre matériau qui s'appelle le papier mâché.
    J'ai donc travaillé le volume. Ah ! Quel bonheur ! Vous ne pouvez pas vous imaginer. Je faisais du rond, je faisais du plein, je créais du volume, je faisais du 3D, c'était génial ! J'étais très envieuse des céramistes qui réalisent des formes merveilleuses. Je regardais leur travail et tout à coup, je me suis dit qu'avec le parchemin, je pouvais peut-être m'approcher de la céramique.
    Aussi curieux que cela puisse paraître, parce qu'il y avait déjà cette couleur un peu blanchâtre, assez pure, à partir du moment où j'ai commencé à faire des tests : tremper dans l'eau, former, coller, etc., c'est venu tout doucement, j'ai découvert que je pouvais aussi travailler le volume avec le parchemin. »
    Sortir l’enluminure des livres
    En travaillant sur divers supports en plus du parchemin, comme le papier mâché ou le bronze, Sophie Théodose a su sortir l’enluminure des livres, en créant des objets en volume comme des luminaires. « Quand c'est venu, je travaillais sur un thème qui m'est très cher : le thème de l'eau, de la mer. L'idée de base, c'était de travailler les rouleaux, les rouleaux de la mer, et avant que le parchemin ne soit relié en codex, au Moyen Âge, on le mettait en rouleau. Je suis reparti sur l'idée d'enrouler mon parchemin et de le présenter en rouleau collé, puis de travailler les entrelacs et les mouvements de la mer sur ces rouleaux.
    Et puis, plus ça va, plus j'explore : je coupe, je troue, je dore à chaud. J'adore ce concept de rouleau qui devient un abat-jour. Il n'y a pas de carcasse. C'est juste un parchemin enroulé. Mais c'est très intéressant de travailler la lumière : le point chaud qui va éclairer la matière et révéler le grain de la peau.
    Ma lumière, c’est celle de ma peinture ou de mon or. Normalement, en peinture moderne, le blanc n'existe pas alors qu’au Moyen Âge, ça existait. Et s'il n'y en avait pas, c'était que ce n'était pas fini. Moi, j'adore cette idée de mettre du blanc justement pour accrocher la lumière et mettre l'accent sur un point.
    Quand je fais des luminaires, il faut que je fasse très attention à mon point d'allumage de l'ampoule, à ma lumière sur le parchemin, et que cela reste beau, éteint ou allumé. »
    Sophie Théodose aime sortir des sentiers battus en créant des objets décoratifs mêlant volume, lumière et textures. Lors du dernier Salon du patrimoine culturel, à Paris, elle a présenté un paravent sans pareil. « C'est un paravent, évidemment, en parchemin, mais j'ai également travaillé avec la maison Rennotte, qui est une maison d’artisan bronzier d’art. Nous avons créé ensemble. Les motifs floraux sont autant en parchemin qu'en bronze. Vous vous attendez à ce que la maison Rennotte ne fasse que des choses droites ? Ce n'est pas vrai. Et vous pensez que, moi, connaissant mon parchemin, il serait dans tous les sens ? Eh bien non. Exceptionnellement, cette fois-ci, mon parchemin a des rayures bien droites. Cela a été une expérience très intéressante. Ce sont les rencontres de la vie. J'ai de la chance. »
    Un processus créatif basé sur l’écoute et l’émotion
    Le processus créatif de cette enlumineuse contemporaine repose sur une écoute attentive. Elle imagine, teste, ajuste avec patience et passion. Mais tout commence par prêter attention aux demandes. « J'écoute la personne jusqu'à ce que j’aie une image dans la tête, très sûre de mon coup, il faut qu'il y ait une sorte d'étincelle qui crée une idée et puis, c'est parti. Après, il faut que j'aille vite. J'ai horreur de commencer un projet et d'être obligée de l'arrêter parce que je ne sais pas quoi et puis de le reprendre parce qu'on a un élan. Quand on a commencé un projet, si on l'arrête, c'est un peu comme un gâteau, vous ne pouvez pas le cuire en deux fois, enfin c'est très rare ! Bon là, c'est un peu cela. Vous avez cette énergie qui est là, une certaine énergie pour une certaine ambiance, pour une certaine personne. Peut-être que ceux qui jouent au théâtre ou au cinéma ont ce genre de sensation. Ils ne vont pas rester le personnage qu’ils jouent toute leur vie, mais pendant ce moment-là, ils sont ce personnage. Je suis dans cette énergie à fond. »
    En 2013, Sophie Théodose a ouvert son atelier, à Saint-Germain-en-Laye, en région parisienne. Elle y reçoit des étudiants ou de jeunes artistes, partage ses savoir-faire, ses astuces. « Avec la Fondation Michelangelo, nous avons effectivement la possibilité de travailler avec quelqu’un afin de transmettre son savoir-faire. Cela me tient beaucoup à cœur. Je n’ai pas encore trouvé la personne idéale. C’est une démarche très personnelle. Jusqu’où peut-on aller dans la transmission ? Parce que la transmission technique, oui, c’est automatique, c’est essentiel. Certains ne restent que trois semaines, d’autres, comme Lisa, sont restés un an. C’était toujours enrichissant de travailler avec eux. Les étudiants en architecture, au départ, viennent découvrir les métiers d’art. Ils s’imaginent qu’en quinze jours, ils appuieront sur un bouton et découvriront tout. Finalement, à leur sortie, la seule chose qu’ils ont apprise, c’est qu’on ne sait pas grand-chose, mais ils ont quand même découvert un matériau. Quant à moi, j’ai énormément appris d’eux, car ils possèdent beaucoup de connaissances que je n’ai pas. Il y a donc eu un véritable échange. »
    « ​​​​​​​J’aime beaucoup travailler avec des étudiants de tous horizons. Ce que j’aimerais transmettre, c’est l’envie de continuer dans ma voie, tout en permettant à la personne formée de suivre la sienne, en s’appuyant sur ce qu’elle a appris à l’atelier, et de poursuivre son chemin. Je souhaite que ceux qui viennent travailler avec moi aient envie de continuer à explorer ce matériau et de lui donner de nombreuses possibilités. »
    La livraison : un moment d’émotion et de transmission
    Pour Sophie Théodose, la livraison de ses pièces est un moment à part, émouvant. Qu’il s’agisse d’un luminaire évoquant la mer, d’un paravent en parchemin et bronze ou d’une pièce unique, elle souhaite que ses œuvres ne soient pas seulement belles, mais qu’elles racontent leur histoire et transmettent des émotions. «​​​​​​​ ​​​​​​​Il y a un moment qui me plaît le plus : c’est quand je livre la pièce. Non pas que je sois débarrassée, mais parce qu’elle continue son chemin. Moi, je suis allée jusque là où je devais aller, et après, elle continue son trajet. En fait, cette transmission-là, elle me plaît énormément. Je ne fais pas des pièces pour les garder avec moi, je ne fais pas des pièces mécaniquement, sans âme, à la chaîne. Je ne suis pas une photocopieuse. Mais quand je fais une livraison, oh là là ! »
     
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    À lire aussiHamza Titraoui, le dialogue entre l’âme et la main, dans la mode
  • Hamza Titraoui, le dialogue entre l’âme et la main, dans la mode

    14/02/2026
    Hamza Titraoui réinvente la mode en y mêlant art, culture japonaise et engagement écologique. Autodidacte passionné, il transforme les chutes de tissus en pièces uniques, sobres et raffinées. À travers sa maison Titraoui, il défend une mode éthique, inclusive, et très personnelle où chaque vêtement est inimitable. Avec sa maison, Hamza Titraoui ambitionne de faire évoluer la mode vers plus d’éthique, tout en conservant une esthétique raffinée et intemporelle.
    La création, c’est une démarche quotidienne. C’est ma façon d’être.
    Hamza Titraoui, fondateur de la Maison Titraoui
    « Je pense qu’il faut être touché par la grâce de la couture, car c’est une discipline extrêmement exigeante et complexe. Ce n’est pas seulement une question de moyens, c’est aussi une démarche qui implique de mettre son âme dans chaque vêtement. On travaille avec ses sens et chaque journée d’observation ou d’expérimentation nous enrichit. »
    Né à Gennevilliers, en région parisienne, Hamza Titraoui baigne dès son plus jeune âge dans l’univers des tissus avec un grand-père tapissier et une mère couturière. À cinq ans, il rêve déjà de transformer un simple morceau de tissu. « C’était une façon de vivre. Déjà à l’époque, j’étais fasciné par ma mère : avec un morceau de tissu ou un coupon, elle pouvait créer une robe magnifique. Elle passait plus de temps à la finition qu’à l’imaginer. C’était tous les détails qui m’attiraient. J’ai toujours voulu transmettre ces valeurs, celles que j’ai apprises au fil des rencontres et des expériences. J’ai travaillé dans la couture en tant que préparateur de commandes et d’autres métiers mais toujours avec du tissu en main. »
    Cet amoureux des étoffes fonde sa marque en 2022 : Maison Titraoui. Il récupère les chutes de tissus, des coupons ou stocks dormants, pour en faire des pièces uniques. Engagé, il refuse la mode jetable. « La récupération est au cœur de mon travail. Je récupère des chutes de tissus, parfois très petites, que je transforme en pièces de luxe. Je peux travailler avec 50 cm ou avec plusieurs mètres, selon la pièce envisagée. Par exemple, des coupons venus du Japon ou inspirés de Gustav Klimt. J’ai toujours voulu créer un défilé en hommage à des œuvres d’art, comme celles de Picasso ou Klimt. La matière, sa texture, ses motifs, m’inspirent beaucoup. Je garde souvent les chutes pour des détails ou des rappels dans d’autres créations, en mélangeant différentes textures, tout en travaillant avec amour, pour que chaque pièce soit cohérente. »
    Chaque création d’Hamza Titraoui est pensée : précision des lignes et simplicité des formes. Sur-mesure ou vêtement unique, c’est une étape dans l’apprentissage selon Hamza Titraoui. « C’est une alchimie entre rigueur et imagination. Je cherche toujours à aller plus loin, à perfectionner chaque détail. Je me projette dans la conception, en imaginant la proportion idéale, l’équilibre entre l’encolure, l’emmanchure, la silhouette. Je me fie à mon toucher, à mes repères, pour ajuster chaque étape. Les erreurs font partie du processus : elles m’incitent à revenir demain matin, même à 5 ou 6 heures, car la réflexion ne s’arrête jamais. Ces erreurs m’aident à progresser et à devenir plus précis. »
    La minutie, la recherche de l’excellence, l’attention aux détails, c’est ce qui définit Hamza Titraoui. Il n’aime pas les compromis. Pour lui, chaque couture, chaque pli est porté par une intention. Mais il y a des pièces qu’il préfère concevoir. « J’aime beaucoup réaliser des vestes, car elles peuvent s’adapter à toutes les occasions. On peut les porter chic ou décontracté, pour sortir ou pour une journée sous la pluie. La veste, c’est une pièce forte, sobre, souvent inspirée du style japonais : col châle, ajusté, discret, laissant la place à ce qui se porte en dessous, comme un top ou une chemise. On peut la marier avec un tailleur ou une jupe crayon, pour créer un style parisien moderne. »
    Une mode éthique, mais jamais austère, qui réduit l’impact environnemental sans sacrifier l’esthétique. Hamza Titraoui sublime les matières oubliées et aime travailler aussi en équipe. « J'ai toujours voulu fonder une maison, avoir des personnes qui travaillent avec du cœur. Pour moi, c'est très important des personnes qui travaillent avec le cœur, qui aiment faire ce qu'ils font. Je voulais une mode responsable, sans pour autant sacrifier l’esthétique. J’aime sublimer des matières oubliées et travailler en équipe avec des artisans passionnés. Par exemple, j’ai collaboré avec une créatrice de boutons en porcelaine ou en verre, ou encore avec des artisans qui façonnent des accessoires en pierres précieuses, comme le jade. L’idée est de valoriser ces détails, qui apportent une touche unique à chaque pièce. »
    Originaire d’Algérie, amoureux du Japon, la mode est pour Hamza Titraoui un langage. A travers ses créations, il fait parvenir des messages. « Le premier message que j'aimerais faire passer : aller jusqu'au bout de ses idées. Lors d’un défilé, j’aime observer les réactions du public, écouter les échanges, même quand ils sont critiques. C’est enrichissant. Mon message principal : il faut croire en soi, se valoriser. Une création n’est pas qu’un vêtement, c’est une expression de soi, qui ne se limite pas à son prix. »
    Ce jeune créateur de mode expérimente, joue avec les textures, les volumes, les techniques. Dans son processus créatif, il repousse les limites. « ​​​​​​​Je ne pourrais pas faire deux fois la même chose, parce que je trouve que c'est triste de produire en série ou de faire toujours la même chose, toujours le même geste. La mode en série m’ennuie ; je préfère expérimenter, jouer avec les textures, les volumes, les techniques. Après une veste, je peux imaginer une jupe, un pantalon, un boléro, ou encore mixer différentes matières et formes. Mon processus créatif est une évolution constante, une idée qui germe dans mon esprit, puis qui doit prendre vie dans la réalité. »
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    À lire aussiCécile Degos, la scénographe qui façonne l'espace pour révéler l’art
  • Cécile Degos, la scénographe qui façonne l'espace pour révéler l’art

    07/02/2026
    Cécile Degos est scénographe, c'est-à-dire une professionnelle spécialisée dans la conception et la mise en scène d'espaces pour des événements ou des expositions. Ce métier, encore assez méconnu, joue pourtant un rôle essentiel. Cécile Degos a notamment imaginé la scénographie de l'exposition George Condo au Musée d'art moderne de Paris, qui se tient jusqu'au 15 février. Elle conçoit des espaces qui invitent à la découverte en guidant le regard sans contraintes.
    « Toute la journée, je regarde des images, que ce soit dans les livres, la rue. Je prends des photos assez souvent et même dans un magazine, je peux prendre un détail et me dire : ''Tiens, cela servira pour un morceau de mur''. C'est comme ça. Je prends en photo des détails et mon cerveau devient une banque d'images à proprement parler. C'est complètement inconscient », explique Cécile Degos. La scénographe insiste :
    « Il faut avoir fait une école d'art ou une école d'architecture, c'est donc de la géométrie dans l'espace, les couleurs, la lumière. Il y a aussi du graphisme qui interfère pour pouvoir donner les informations. C'est de l'esthétique. Il faut être très motivé, avoir un œil et être intéressé par l'esthétique. »
    Née à Paris, Cécile Degos aurait pu suivre une voie en économie. Mais sa passion pour le dessin, la sculpture et la photographie l'a conduite à passer le concours des Arts décoratifs en même temps que son baccalauréat. En 1997, elle intègre l'école et la spécialisation en scénographie pour théâtre et opéra : « La scénographie était la seule matière qui me permettait de garder l'ensemble des cours, c'est-à-dire peinture, sculpture, dessin, photo, sérigraphie, tout ce qui est offert aux arts déco. Mais je ne connaissais absolument pas la scénographie avant, et donc, ça a été un pur hasard. Je suis rentrée en section scénographie et j'ai commencé par le décor de théâtre et d'opéra, puisque les cours de scénographie d'exposition n'existaient pas à ce moment-là. Il y avait scénographie pour le cinéma ou scénographie pour le théâtre et l'opéra. »
    Après avoir acquis une expertise unique dans la conception d'espaces, Cécile Degos, comme tous les scénographes, doit répondre à des appels d'offres pour être retenue sur un projet. « On nous donne une liste d'œuvres, un espace et un budget. En tant que scénographe, on doit proposer une esquisse, ça veut dire proposer un parcours, des volumes pour ensuite créer une exposition. On passe tout de suite au dessin. Il y a dix ans, je faisais vraiment des maquettes physiques parce que j'adorais ce côté manuel. Aujourd'hui, c'est beaucoup plus rapide parce que les clients veulent des rendus très rapidement, donc on passe par la 3D. J'adore les maquettes, mais je suis obligée maintenant de passer par la 3D. Tout de suite, il faut visualiser une exposition dans un espace qu'on vous donne. Souvent, quand je regarde la liste d'œuvres et l'espace, il y a des idées comme ça qui viennent et il faut les dessiner et trouver les meilleures solutions pour le parcours », détaille-t-elle.
    Cécile Degos cherche la surprise et l'émotion. Elle souhaite que chaque visiteur redécouvre une œuvre sous un nouveau jour. Pour cela, elle joue avec l'espace, la lumière, la couleur et la mise en scène, créant ainsi une scénographie discrète qui accompagne sans imposer : « Mon métier, c'est de provoquer des émotions aux visiteurs, mais c'est un métier qui ne se voit pas. On est vraiment en invisible. Par contre, si une scénographie n'est pas bien dessinée, que c'est anguleux et que vous ne vous sentez pas bien, ça peut détruire un propos scientifique. Il y a donc une certaine importance à ce que la scénographie soit réussie, pour qu'un grand nombre de visiteurs apprécient le discours qu'on a envie de donner. Les petits espaces, par exemple, les stands de foires, c'est ce qu'il y a de plus difficile. C'est très compliqué quand il y a 30m2 et avec un certain nombre d'artistes qui font partie d'une même galerie, mais qui ne sont pas forcément là pour aller ensemble. Dans un musée, je peux dire aux commissaires ou aux directeurs "Attention, là, il y a beaucoup trop d'œuvres, les gens ne vont rien voir. Moi, j'en enlèverai trois ou quatre", et ils choisissent. Ça, c'est quand il y a un dialogue très fluide. Sinon, quand il y a trop d'espace, on peut trouver des astuces pour le combler. Mais tous les espaces sont différents. Cela peut être une exposition à étage. Il faut aussi inciter le visiteur à monter les étages. Le visiteur devient un acteur de notre projet. Il faut qu'il y participe. »
    Depuis plus de vingt ans, Cécile Degos joue avec la scénographie. Elle organise, équilibre, harmonise l'espace pour donner vie à ses idées. Elle maîtrise donc le dessin, la modélisation 3D, la réalisation de maquettes, la gestion de la lumière, la sécurité, l'ergonomie mais aussi le choix des matériaux et des couleurs : « Aussi bien le moment où je dessine l'exposition sur un papier et après sur mon logiciel. Je commence par le dessin, les volumes, les proportions, le rythme, les perspectives que je peux créer entre les différentes salles pour apporter des renvois d'œuvres. Ensuite, la couleur vient, à moins qu'il y ait une idée qui parte de la couleur, ça peut arriver ; mais on va dire que la majorité des fois, c'est par le dessin et les proportions. Puis, il y a un moment qui est absolument magique : c'est quand les caisses arrivent, que je vois pour la première fois les œuvres, puisque jusqu'à maintenant, j'avais une liste. Accrocher les œuvres avec un artiste vivant ou avec des commissaires, c'est toujours passionnant, parce que j'ai les anecdotes aussi qui arrivent. Parce qu'eux, ça fait soit deux ou quatre ans, quelquefois six ans, qu'ils travaillent sur l'exposition. Ils transmettent aussi des informations qu'on n'aurait jamais eu. D'un point de vue scénographique, c'est de montrer l'œuvre autrement et de trouver des astuces qui différencient, mais ne nuisent pas à l'œuvre, qui mettent en valeur différemment. »
    La pratique de Cécile Degos intègre l'héritage architectural du lieu, la vision de l'artiste tout en suivant le fil conducteur du ou des commissaires de l'exposition : « En Chine, je suis sortie complètement de ma zone de confort. Il y avait peut-être 10 000m2, c'est énorme. J'ai fait ma proposition et tout a été accepté. Mais le travail entre une équipe chinoise et moi, c'est très différent. Il y a la barrière du langage. Quand on est à distance, il y a les traducteurs, mais une fois sur site, il n'y a plus les traducteurs et c'est très différent. Il faut comprendre. Je suis sur les détails de construction et sur tout ce qui est sécurité des œuvres. Ce sont des sujets très précis et il faut se comprendre. Le dessin, à ce moment-là, est un troisième langage qui m'aide à aussi à communiquer. Pour le musée d'Orsay, ce n'était que des œuvres 2D, je devais avoir cinq ou six sculptures, et là en l'occurrence, ce ne sont que des objets de petite taille. La directrice de la Chine m'a dit ''Il va falloir trouver une astuce pour que mes galeries aient l'air d'être remplies'', parce que c'est des petits bols, des petites choses vraiment toutes petites. C'est là où ça rejoint un peu le décor de théâtre et d'opéra. J'ai entièrement rhabillé les sections avec des décors où viennent se poser tous les objets. Et s'il y a trois objets sur quinze mètres, ils sont tellement mis en majesté dans un espace avec une architecture que l'objet, même s'il n'est pas grand, prend de l'importance. »
    Cécile Degos sait s'adapter à des projets très différents en France, Chine, ou Norvège. Chaque nouvelle aventure comporte ses contraintes, ses enjeux culturels et techniques : « Je n'ai pas du tout de routine. Chaque projet est vraiment un projet à part entière. Tous les projets sont intéressants et moi, je ne souhaite pas me spécialiser comme d'autres scénographes, ni dans la mode ou le contemporain ou old master, maître ancien (en histoire de l'art, le terme ''old master'' désigne un artiste peintre européen ayant travaillé avant 1800) . Ce qui m'intéresse, c'est tous ces ponts. Le ''old master'' peut me servir pour l'art contemporain et à l'inverse, l'art contemporain me sert aussi pour exposer des pièces anciennes, et donc apporter un regard différent. Quand ce sont des tableaux anciens, on a peut-être moins d'œuvres. Par exemple, sur l'exposition Ribera au Petit Palais, je suis arrivée sur le projet un an/un an et demi avant l'ouverture. En tant que scénographe, vous devez récupérer le maximum d'informations de la part des commissaires, rentrer dans leur tête – si vous y arrivez – et traduire leur propos scientifique en espace. Cela dépend des commissaires. Il y en a qui sont très généreux et qui vous expliquent tout, d'autres moins. C'est à vous de contourner et d'arriver au mieux. Un autre exemple : George Condo, c'est pareil, on est un an avant, et là en l'occurrence, c'est aussi le travail avec des commissaires et un artiste vivant. C'est très différent. Chaque expérience est différente, ça dépend de l'institution, du commissaire aussi, si il ou elle a anticipé ses prêts. Et quelque fois, le scénographe vient vraiment longtemps à l'avance pour vérifier avec le propos du commissaire, si toutes les œuvres rentrent dans le budget ou s'il y a certains prêts qu'on va écarter à cause de l'espace, du budget. »
    En tant que scénographe, Cécile Degos privilégie la réutilisation des matériaux ainsi que la conception de murs démontables pour limiter l'impact environnemental : « On est tous sensibilisés du côté RSE (Responsabilité sociétale des entreprises), donc on prend le plan de l'exposition précédente et on voit comment réutiliser tout ou partie des murs. Je dessine des murs qui sont démontables ou déplaçables pour le suivant. Ça permet aussi d'économiser toutes les constructions. Ce n'est pas toujours facile parce qu'il faut faire aussi attention aux œuvres avec des valeurs d'assurance. Il faut faire attention entre la récupération et le côté dangereux pour les œuvres. Récupérer un maximum de murs, voir si j'en coupe à un mètre, comment je peux transformer l'espace pour se différencier de l'exposition précédente... Avant, on partait vraiment d'un espace vide. Depuis qu'on est tous dans la même logique avec ce côté écoresponsable, on s'interroge tous sur la meilleure façon de construire les murs, de jouer avec et de pouvoir faire que le suivant aussi puisse jouer avec. Il y a deux choses : l'écoresponsabilité, et puis, il y a les budgets qui diminuent. L'un aide l'autre. Il y a dix ans, nous n'étions pas du tout tous dans la même mouvance. Il y en avait très peu qui commençaient à penser, à réutiliser les choses. Mais maintenant, on est tous vraiment dans cette logique-là. »
    Scénographe, c'est un métier de terrain. Cécile Degos travaille en équipe, dialogue avec les artistes, commissaires et artisans, et pour elle, c'est ce qui rend chaque projet unique et enrichissant : « Un artiste vivant peut faire peur, mais moi, j'aime beaucoup le dialogue, et nous avons à peu près le même langage : la couleur, le volume, l'espace. Il y a des scénographes qui sont architectes, donc c'est pas du tout la même vision, et peut être que le dialogue sera différent. Je pense que mon parcours, en étant passée par les arts décoratifs, aide beaucoup à tout cet échange humain avec un artiste. C'est un métier où il faut parler à toutes sortes de personnes. Dans la même journée, sur mon chantier, je peux parler à toute mon équipe et aux plus grands collectionneurs. Tout le monde a sa place et sans un des maillons, vous ne faites pas l'expo, donc c'est vraiment un métier où vous avez besoin de l'ensemble des personnes qui travaillent sur une exposition. Vous avez les commissaires, la Régie des œuvres, ceux qui s'occupent de faire arriver les œuvres. Il y a les éclairagistes, graphistes, toutes les personnes qui construisent ma scénographie, les menuisiers, les peintres, il y a les électriciens, il y a le socleur, celui qui va venir aussi sécuriser des sculptures, faire en sorte que l'œuvre flotte dans votre vitrine, etc. Ensuite, il y a tous les agents de sécurité qui sont là. Quand nous faisons un montage d'exposition, on est beaucoup, et chacun a son rôle. Et dès qu'il y a une personne qui manque, ça bloque. Nous sommes obligés de tous marcher dans le même sens. »
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Mode, accessoires, décoration, stylisme, design. Dans la chronique 100 % création de Maria Afonso, RFI vous fait découvrir l’univers de créateurs. Venez écouter leur histoire, leur parcours, leurs influences, leur idée de la mode chaque dimanche à 04h53, 6h55 et 12h54 TU vers toutes cibles. 
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Generated: 3/10/2026 - 11:42:37 PM