Rendez-vous avec Elie Kuame, une figure emblématique de la mode en Côte d'Ivoire, styliste et directeur artistique de la Maison Elie Kuame. Ce créateur de mode ivoiro-libanais habille des célébrités et il a, également, imaginé les tenues pour l'équipe nationale ivoirienne lors de la CAN au Maroc, renforçant ainsi l'image de la Côte d'Ivoire à l’international. Il sait conjuguer héritage, créativité et engagement pour faire rayonner l’Afrique à travers ses collections et ses projets.
Mon métier exige tout mon temps, toute ma personne, toutes mes émotions, que je sois continuellement en train de me remettre en question pour pouvoir découvrir, connaître, apprendre ce qui se fait de mieux et accepter avec humilité ce qui s’est déjà fait et que je n'ai pas inventé l'eau qui bout.
Elie Kuame, fondateur et directeur artistique de la maison de couture éponyme.
Né à Bruxelles, en Belgique, Elie Kuame a grandi en Côte d'Ivoire, dans un environnement familial riche en artisanat et en culture. Sa mère lui transmet dès son enfance l’amour du tissu, des couleurs et du travail manuel. Afin de poursuivre ses études en sciences économiques, il rejoint ses parents à Paris, mais il s’oriente très rapidement vers la mode, un domaine qui le passionne profondément. « J'ai choisi la filière des métiers de la mode tout de suite parce que petit, ma mère avait un atelier de couture en Côte d'Ivoire, donc ma mère gérait déjà des dames qui venaient, des couturiers. Et donc quand on m'a fait différentes propositions, j'ai tout de suite opté pour les métiers de la mode. »
Elie Kuame décide alors de se former en France, au Mans, puis à Paris, où il apprend les métiers du sur-mesure. Pendant ses années d'études, il explore différentes techniques. Dès ses 19 ans, il exerce dans des maisons prestigieuses comme celle de Clarissa Yerkes. « J'ai eu une proposition pour intégrer tout de suite la Maison de couture de madame Clarissa Yerkes, et j'ai accepté de rejoindre ses ateliers pour travailler avec elle. Au départ, j'étais apprenti et très vite, elle m'a donné la gestion du showroom avec toutes les clientes internationales, les recevoir, faire les essayages. Elle m'a formé aux métiers de la mode, à la gestion d'un atelier de couture, de ce qui le crédibilise — c'est-à-dire les clientes couture, le sur-mesure, le prêt-à-couture, la vente à distance. J’ai réussi à comprendre tout de suite ce qu'était le milieu professionnel. Comment on travaille dans un atelier de couture, comment on le gère, c'est quoi passer de la théorie à la pratique ? Même si j'ai fait beaucoup de théorie à l'école, passer de la théorie à la pratique, cela a été bénéfique pour moi. »
Attaché à l’Afrique, ses racines, ses tissus et son artisanat, Elie Kuame fait un choix audacieux : il revient sur le continent. « J'avais déjà pour ambition de rentrer en Côte d'Ivoire et, en 2013, j'ai eu une conversation avec moi-même. On me présentait partout sur le continent comme un créateur, un prodige africain, mais je vivais en France avec beaucoup de facilités. Je pouvais m'acheter des tissus qui étaient déjà beaux, il n'y avait pas de défi et, donc, par rapport à ma situation intrinsèque, émotionnelle, j'ai décidé de rentrer en Côte d'Ivoire puis de bâtir ici une maison de couture avec de vraies lettres de noblesse. J'ai voulu vraiment rentrer en Côte d'Ivoire et ouvrir les portes à la couture, à l'exigence, changer la donne, rendre les choses possibles, accessibles, mais avec un grade de qualité bien précis, comme me l'ont appris mes professeurs en maison de couture. »
Elie Kuame construit un style moderne, luxueux et accessible tout en valorisant le patrimoine culturel ivoirien, notamment à travers le tissu traditionnel. Il développe un label d’excellence, un symbole d’exigence, de qualité et de fierté africaine. « J'ai créé il y a quatre ans un label que j'ai appelé le Born in Africa. Ce label a comme code de valeurs l'exigence au niveau de l'atelier de couture, un minimum de cinq personnes au sein de cet atelier. On va demander à la maison de commencer d'ores et déjà à penser en maison de couture et non en petite entité. Vous avez aussi l'exigence au niveau des matériaux utilisés. Nous allons demander à nos camarades d'avoir un minimum de 30 % des matériaux tissés sur le continent ou en Côte d'Ivoire, de travailler avec ce que nous avons comme patrimoine, comme héritage et de le présenter de la plus belle des façons. Il est impératif pour nous, créateurs sur le continent africain, de créer un label qui va justifier de nos exigences, qui va justifier de nos codes, de notre héritage et qui va nous permettre, à nous aussi, créateurs issus du continent, donc acteurs actifs du monde textile, mode et design, de pouvoir répondre à une demande à l'international. Dans le Born in Africa, vous avez toutes les personnes qui désirent mettre en avant le travail issu du continent. Vous pouvez habiter à Paris, à New York, à Milan, si vous travaillez avec des artisans africains et que nous le labellisons, le validons, vous pouvez prétendre au Born in Africa. »
Pour la création et conception de ses collections, Elie Kuame a organisé sa maison de couture en plusieurs départements. « Nous avons le sur-mesure, la robe de mariée, le prêt-à-couture, qui est un prêt-à-porter haut de gamme, qui est fait, en général, pour mes "reines" qui sélectionnent les pièces dans la collection d'une année avec de beaux matériaux, avec de beaux tissages. Donc nous avons ces différents départements-là. Et aujourd'hui, je crois beaucoup en la petite main, donc j'octroie des formations aux dames désireuses — pour l'instant, nous n'avons pas eu d'hommes — de venir se former. Une fois qu'on les a formées en à peu près huit mois, on leur donne un poste si ça les intéresse. Mais vous savez, on a une grande chance en Côte d'Ivoire, c'est qu’ici, on a des lignées de tisserands. Ça ne s'arrête pas. Je travaille avec une maman qui a une quarantaine de personnes formées qui tissent. Ici, en Côte d'Ivoire, vous avez différents tissages qui sont très beaux, d'autres qui sont plus serrés, d'autres qui sont plus lâches, d'autres avec douze fils de chaîne, d’autres avec 24, d'autres avec moins de fils de trame. Cela donne un vrai éventail de possibilités. Maintenant, au-delà de ça, nous avons vraiment cette ambition de partager les compétences, les savoir-faire et puis les développer parce que cela complète le Born in Africa. »
Créateur de mode engagé, Elie Kuame va plus loin, il organise la Fashion Week d’Abidjan. Un événement majeur, qui sert de plateforme afin de promouvoir la mode ivoirienne et africaine. « La mode génère énormément d'argent, énormément de métiers. Ce que nous nous avons voulu faire, c'est présenter ces multiples possibilités-là dans un secteur mode, textile et design. La Fashion Week ne travaille pas à mettre en évidence la haute couture. La Fashion Week travaille à mettre en évidence des acteurs du secteur mode, textile et design, travaille à mettre en évidence les artisans qui sont sur le continent afin de créer des synergies avec les différents marchés, avec les autres industries. Nous avons aussi l’ambition de développer notre savoir-faire, notre industrie parce que nous avons un beau savoir-faire. Au sein de la Fashion Week, nous avons le concours Marie-Thérèse Houphouët-Boigny qui, encore une fois permet de partager les savoir-faire, mais donne aussi la possibilité à des jeunes talents d'émerger et de devenir des maisons. Et ce fonds-là va maintenant travailler à impulser de la force dans des nouvelles maisons, de nouveaux artisans, de nouvelles entreprises, avec de nouveaux entrepreneurs. C'est vraiment constituer, valoriser, développer la chaîne de valeur. »
La mode pour Elie Kuame, c’est aussi un vecteur de dignité et de rayonnement. Il habille des figures internationales, comme Olivia Yacé de Miss Univers, ou récemment les sportifs lors de la CAN au Maroc. « Lorsque j'ai fini l'entretien avec Monsieur Eric Adigo et son équipe et puis Monsieur Idriss Diallo de la Fédération ivoirienne de football, j'ai eu un cahier des charges. Dans ce cahier des charges, je devais mettre en évidence le patrimoine ivoirien, la beauté de l'héritage ivoirien. Je devais présenter une ligne élégante pour les Éléphants, donc travailler avec un matériau typique de chez nous, c'était une évidence. Choisir un pagne qui, en son sein, a plusieurs symboles qui mettent en évidence la royauté, c'était une évidence. Choisir du blanc et du doré, ça m'a surpris parce que j'ai été interpellé par le pagne, parce qu'il était beau, parce qu'il y avait des symboles, parce qu'avec beaucoup d'humilité et de silence, on pouvait présenter sa dignité, sa noblesse, l'opulence de sa culture. Et c'est ce que vous retrouvez dans ce matériau-là, dans le Kita qui a été choisi pour les Éléphants, l'or, le blanc, pour la pureté, pour la paix. Il faut savoir qu’aujourd’hui, en Côte d'Ivoire, on parle de la réconciliation nationale. Il était évident de présenter une Côte d'Ivoire unie, une Côte d'Ivoire riche. Il y a eu un désir ardent de parler à tout le monde, mais avec la beauté, l'élégance, le raffinement, la délicatesse. »
La mode est pour Elie Kuame plus qu’un langage universel, elle est porteuse d’identité, de responsabilité et d’espoir. « C'est ma responsabilité de le faire. L'industrie est là. Le pouvoir d'achat est là, le marché est vaste, on ne peut pas lésiner sur les efforts. Je suis persuadé que tout est bon quand il est partagé et que le savoir, quand il ne se partage pas, prend la poussière. Donc, moi, je suis partisan de cela. Madame Clarissa Yerkes m'a appris beaucoup de choses. Les dames que j'ai rencontrées, qui m'ont permis de peaufiner mon savoir-faire, m'ont beaucoup aidé. Aujourd'hui, il est de rigueur que, moi, je travaille à mettre en évidence quelque chose pour justement la pérennisation de ces métiers-là qui sont l'avenir. On ne peut pas se cacher, il y a l'IA qui arrive, Internet qui prend le lead, mais personne ne pourra créer une robe avec un ordinateur. Nous, aujourd'hui, nous avons la mission de partager. Il faut continuellement léguer, donner, échanger, apprendre, ne pas avoir peur d'apprendre, même des plus petits que soi, se battre pour se faire entendre quand on connaît quelque chose, pour que nous soyons plusieurs à avoir un grade de qualité au lieu d'être seuls à avoir un grade de qualité impeccable. »
Abonnez-vous à 100% création"-
100% création est disponible à l’écoute sur toutes les plateformes de podcasts : PURE RADIO, Apple Podcast Castbox Deezer Google Podcast Podcast Addict Spotify ou toute autre plateforme via le flux RSS.
Si vous aimez ce podcast, donnez-lui 5 étoiles et postez un commentaire sur ces applications pour qu'il soit visible et donc encore plus écouté.
Retrouvez-nous aussi sur nos réseaux sociaux : Instagram 100% Création Facebook 100% Création-RFI