PodcastsLe grand invité Afrique

Le grand invité Afrique

Le grand invité Afrique
Último episodio

279 episodios

  • Le grand invité Afrique

    Santé en Afrique: «Nous voulons que nos pathogènes, nos maladies, puissent être d'abord traités par les Africains»

    25/03/2026
    C’est le volet sanitaire de la stratégie « America First » du président Trump : les États-Unis concluent ces dernières semaines de nouveaux accords sur le financement de la santé, essentiellement à travers le continent africain. Cela fait suite au démantèlement de l’agence d’aide américaine Usaid. Une vingtaine de pays africains ont déjà signé des accords bilatéraux. Mais il y a des conditions. Et certains États, comme le Zimbabwe ou la Zambie, ont invoqué des risques pour leur souveraineté. L’un des enjeux majeurs est le partage des données sanitaires, souligne le docteur Jean Kaseya, directeur général d’Africa CDC – le Centre africain de contrôle et de prévention des maladies. Depuis Addis-Abeba, il est l’invité de Charlotte Idrac.
    RFI : L'Ouganda, le Nigeria, le Cameroun, le Burkina Faso ou encore la Côte d'Ivoire, ces pays ont tous signé de nouveaux accords bilatéraux avec Washington en matière de santé. Quelles sont les grandes lignes communes de cette coopération ?
    Docteur Jean Kaseya : Le mécanisme actuel des financements américains, c'est exactement ce que nous nous avions proposé comme deal. Vous donnez l'argent directement aux gouvernements africains et de notre côté, en tant qu’Africa CDC, nous faisons une pression pour que les gouvernements africains élèvent leur cofinancement. Mais il y a aussi d'autres engagements que les partenaires américains ont mis sur la table, comme le partage des données, comme le partage des pathogènes. Mais nous disons que cela ne peut se faire que dans un cadre où il y a beaucoup plus de respect, une certaine transparence et puis une certaine équité, puisque les gouvernements africains veulent bénéficier aussi de leurs pathogènes et de leurs données.
    Pour être clair, ces échantillons d'agents pathogènes, ce sont des échantillons biologiques qui peuvent servir à identifier des maladies ou à mettre au point des vaccins. Pourquoi c'est un enjeu important ?
    Vous savez, quand il y avait Ebola en Afrique de l'Ouest, nous avions des milliers de personnes qui mouraient. Mais il a fallu qu'un Américain, médecin américain, tombe malade, qu'il soit extradé aux États-Unis, pour que nous tous nous puissions découvrir que, avec les pathogènes qu'on avait déjà collectés en Afrique de l'Ouest, les États-Unis avaient déjà développé les vaccins et même des médicaments contre Ebola. Alors que nous avions des milliers de personnes qui mouraient sans aide. Voilà pourquoi c'est important pour nous. Nous voulons que nos pathogènes, nos maladies, puissent être d'abord traités par les Africains. Mais si ce n'est pas possible avec la conjoncture actuelle des technologies que nous avons, si nous les exportons, nous voulons que ça puisse nous bénéficier. Chaque fois que nous avons une maladie, nous savons que ces pathogènes ont servi à fabriquer des médicaments et des vaccins qui vont nous servir, et ce n'est pas le cas aujourd'hui.
    À lire aussiWashington redéfinit sa coopération avec l’Afrique avec la signature de nouveaux accords sanitaires
    Autre point, c'est celui d'une condition économique dans le cas de la Zambie. Ces négociations sur la santé sont liées à un accord, un autre accord, sur le secteur minier. Est-ce que ce n'est pas, selon vous, une forme de chantage ?
    Moi, en tant que directeur général d'Africa CDC, je demande aux partenaires de respecter la souveraineté des pays. Donc, je dois être la première personne qui doit aussi respecter la souveraineté des pays. Je fais confiance à la Zambie dans les négociations qui sont en cours pour savoir faire la part des choses, mais surtout pour savoir pousser l'agenda de la souveraineté sanitaire pour les Africains, pour les Zambiens.
    Mais est-ce que le choix n'est pas limité entre, d'un côté, refuser des accords avec les risques que ça peut entraîner, à court terme, pour les populations ou changer de modèle pour plus de souveraineté comme vous le souhaitez, mais à plus long terme ?
    Vous savez, en arrêtant les financements extérieurs, les partenaires extérieurs ont démontré à l'Afrique que nous pouvons profiter de notre génie pour augmenter les ressources. Et nous obligeons maintenant les partenaires à s'aligner. Nous n'allons plus accepter que les partenaires viennent nous imposer leurs conditions.
    Mais dans l'immédiat, certains gouvernements, comme celui de Zambie, on l'a évoqué, mais aussi du Zimbabwe, dénoncent des accords déséquilibrés.
    Je parle avec tous mes pays. Et je sens comment la Zambie et le Zimbabwe investissent. Je vais être très clair là-dessus : aucun partenariat international, aussi important soit-il, ne remplacera les réformes que nous devons mener nous-mêmes et ne remplacera la volonté d'augmenter les budgets de l'État.
    Ce sont des accords bilatéraux. Est-ce que ça ne remet pas en cause le principe d'équité de l'OMS, l'Organisation mondiale de la santé, par exemple, dans une réponse future à une pandémie ?
    Madame, aujourd'hui, nous avons les évidences avec les épidémies comme Mpox, avec Ebola, avec Marburg, que l’on ne peut jamais gérer un problème de santé global avec des accords gouvernement à gouvernement. Il faut avoir aussi une approche régionale et continentale puisqu’une épidémie n'a pas de frontières. Quel que soit le problème entre les deux pays, elle va traverser. Et voilà pourquoi nous avons commencé le dialogue avec le gouvernement américain pour leur dire : « Bilatéral, c'est bien, mais avec une approche régionale intégrée, ça c'est meilleur. »
    À lire aussiSanté: pourquoi certains pays africains refusent de signer un accord bilatéral d’aide avec les États-Unis
  • Le grand invité Afrique

    Awa Fall-Diop: «Le combat continuera tant qu'il y aura une seule femme sur cette planète qui subit l'oppression patriarcale»

    24/03/2026
    Au Sénégal, elle est l’une des voix qui bousculent le patriarcat depuis 50 ans : Awa Fall-Diop est honorée ce mardi 24 mars à Dakar par la fondation allemande Heinrich-Böll qui lui a remis son prix Anne Klein 2026. Une récompense pour son engagement dans la défense des droits des femmes. Militante féministe, enseignante, syndicaliste, Awa Fall-Diop a aussi été ministre et dirigeante d’association. Pour elle, le combat n’est pas terminé. Elle est l’invitée de Charlotte Idrac. 
    RFI : « Luy Jot Jotna », ça veut dire « Il est temps » en wolof, et c'est le nom de la campagne lancée il y a quelques mois pour appeler à un sursaut face aux féminicides et aux violences faites aux femmes au Sénégal. Pour vous, qui militez depuis plusieurs décennies maintenant, est-ce que ça veut dire que le combat continue ?
    Awa Fall-Diop : Absolument, et il continuera tant qu'il y aura une seule femme sur cette planète qui subit l'oppression patriarcale. Les droits des femmes, c'est globalement le droit à la vie sous plusieurs aspects. La problématique du féminicide en fait partie. Mais il y a également aujourd'hui une tentative de contrôler le corps des femmes, soit par le biais de l'habillement, soit par le contrôle de leur fertilité. Et en parlant de ça, je voudrais évoquer une autre campagne que nous sommes en train de mener en faveur de l'avortement médicalisé et sécurisé en cas de viol et d'inceste. Les femmes qui sont pauvres, les femmes qui ne sont pas nanties et qui sont face à cette situation n'ont d'autres solutions que de procéder à des actions risquées. Lesquelles actions risquées les amènent soit à la mort, soit à l'infertilité, soit en prison. Parce qu'aujourd'hui au Sénégal, plus de 90% des femmes qui sont incarcérées le sont pour raison d'infanticide ou pour raison d'avortement. Un autre défi également, c'est la loi qui a été votée à l'Assemblée, le 11 mars, qui durcit les peines en cas de ce qu'ils appellent « actes contre nature ».
    Donc relations entre personnes de même sexe.
    C'est l'intensification de la répression contre l'homosexualité. Alors les femmes sénégalaises qui sont des lesbiennes, beaucoup d'entre elles ont quitté le pays. C'est extraordinaire quand on ne se sent pas en sécurité dans son propre pays. Aujourd'hui, même au niveau du mouvement féministe, parler de cette question devient problématique parce que quand tu en parles, on dit que tu fais l'apologie, on dit que tu en fais la promotion. Cela crée une atmosphère délétère.
    Pour la première fois, le président Bassirou Diomaye Faye avait prononcé le mot féminicide dans ses vœux du 31 décembre dernier. Qu'est-ce que vous attendez maintenant comme actes ?
    Comme on dit : « Paroles et paroles et paroles… » Voilà. C'est vrai que c'est important que le mot féminicide ait été prononcé. Cela veut dire que dorénavant, ce concept, cette problématique, fait partie du langage institutionnel au plus haut niveau de l'État. Mais jusqu'à présent, encore rien de concret.
    De quelle action concrète, vous, en faveur des femmes, vous êtes la plus fière ?
    C'est le travail que j'ai accompli au niveau de l'éducation nationale. À ce moment-là, dans les manuels scolaires, nous avons décompté qu'il n'y avait que 20% de personnages de femmes. Toutes les femmes qui étaient représentées s’adonnaient à des activités domestiques.
    Donc la cuisine, les enfants, la maison…
    Voilà exactement. J’ai dit à Monsieur le ministre que cela ne correspondait pas à la réalité. Et donc les manuels ont été révisés : On montre une fille en train de faire une expérimentation scientifique, qui est dans une fusée qui va à la Lune, et cetera, et cetera. Et ça, j'en suis absolument fière.
    Est-ce que, selon vous, c'est plus difficile d'être féministe au Sénégal aujourd'hui qu'il y a 30 ou 40 ans ?
    C'est différent. Nous sommes toutes dans une même trame, sur un même fil historique, mais il y a également un décalage. Parce qu'aujourd'hui, la vitesse à laquelle les jeunes féministes mènent une campagne, se connectent avec les sœurs féministes du Bénin, du Togo, de France, d'Allemagne, des États-Unis, d'Ouzbékistan... Aujourd'hui, en tant que féministe aînée, je peux dire que c'est plus facile, mais que ça présente plus de risques : le cyberharcèlement, les dénonciations... Maintenant, il y a une vague d'intolérance qui couvre le monde d'une chape de plomb, d'un voile obscur, que ce soit aux États-Unis, que ce soit en Europe également, avec les ramifications dans les pays africains. Il y a une internationalisation du mouvement anti-genre, du mouvement anti-droit, du mouvement anti-progrès qui veulent nous faire reculer dans les temps obscurs. C'est inacceptable.
    Vous êtes honorée aujourd'hui pour le prix Anne Klein de la Fondation Heinrich-Böhl. Qu'est-ce que ça représente pour vous ce prix ?
    C'est un signe que ce que nous avons fait, c'est bon, mais qu'il y a mieux encore à faire. « Bon, c'est bon, mais quand mieux arrive, bon s'enfuit. ». Nous sommes à « bon », nous devons aller à « mieux ».
    À écouter aussiFéminicides au Sénégal : « Il faut une réponse institutionnelle », alerte l'écrivaine Ndèye Fatou Kane
  • Le grand invité Afrique

    États-Unis-AES: «C'est l'intérêt sécuritaire qui est primordial pour l'administration Trump pour le moment»

    23/03/2026
    Une nouvelle stratégie des États-Unis vis-à-vis des pays de l’AES – l’Alliance des États du Sahel ? Nick Checker, haut responsable du bureau des affaires africaines du département d’État américain, s’est récemment rendu au Niger et au Burkina Faso, après un passage au Mali en février. Après des années de froid diplomatique sous l’administration Biden, Washington cherche à renouer le dialogue avec les juntes militaires au pouvoir soutenues par la Russie. S’agit-il d’un repositionnement américain ? Quels intérêts de part et d’autre ? Andrew Lebovich est chercheur américain à l’institut néerlandais Clingendael et spécialiste du Sahel. Depuis Washington, il est l’invité de Charlotte Idrac.
    RFI : Depuis sa nomination en janvier dernier, le diplomate américain Nick Checker multiplie les signaux d'ouverture avec les pays de l'AES. Est-ce que c'est, selon vous, un virage stratégique de l'administration Trump ? 
    Andrew Lebovich : Je ne vais pas dire exactement qu'il s'agit d'un changement stratégique, mais plutôt, ce qui marque la politique américaine au Sahel, c'est qu'il n'y a pas une seule politique, mais plusieurs politiques. Il y a aussi des centres de pouvoir qui ont des visions différentes de comment il faut travailler avec les pays de l'Afrique de l'Ouest ou du Sahel. Certainement, les parties de l'administration qui s’intéressent aux questions géopolitiques et sécuritaires dans le Sahel, ne sont pas les mêmes qui prennent les décisions par rapport, par exemple, aux questions de visas, aux questions de la migration. Il y a une partie de l'administration, autour de Nick Checker et autres, qui veulent recommencer, redémarrer les relations et la coopération avec les États du Sahel.
    Alors, en février déjà, les États-Unis avaient levé leurs sanctions contre plusieurs officiers maliens accusés d'avoir facilité l'implantation du groupe russe Wagner. L'objectif américain aujourd'hui est-il selon vous avant tout sécuritaire ?
    Oui, il y a plusieurs intérêts. Il y a  aujourd'hui un otage américain qui est toujours au Sahel, qui a été enlevé au Niger en octobre. Il y a surtout un intérêt de trouver les moyens de chercher plus efficacement et peut être essayer de libérer l'otage américain. Mais je crois que c'est l'intérêt sécuritaire qui est primordial pour l'administration pour le moment. 
    Et comment pourrait se concrétiser cette coopération sécuritaire à l'avenir ? Relancer pleinement la coopération en matière de renseignement, voire réinstaller à terme une base militaire dans la région ?
    Je pense qu'on est assez loin de cette question parce qu’il y a plusieurs étapes à suivre. Il y a déjà une coopération sur le renseignement, assez limitée, mais qui existe et qui a toujours existé. Mais, certainement, il y a un intérêt à approfondir la coopération sur les questions du renseignement, le partage de renseignements. Peut-être, comme ça a été rapporté dans la presse, un accord sur le vol des avions de renseignement…Peut-être le fait de chercher les moyens de baser, même temporairement, des soldats dans la région. Mais je vais mettre l'accent sur le fait qu'on est assez loin de ça et ça va prendre du temps pour reprendre pas seulement les moyens de coopérer ensemble, mais aussi la confiance. 
    À lire aussiLa visite de l’émissaire américain Nick Checker amorce un réchauffement entre Washington et Ouagadougou
    Sur la coopération plus économique, Donald Trump fait-il dans ce cas-là aussi de la diplomatie commerciale avec des vues par exemple sur l'or et le lithium au Mali ou sur l'uranium au Niger ? 
    Oui et non. La diplomatie économique, l'emphase sur les questions minières, c'est une pierre angulaire de la politique étrangère de l'administration Trump. Oui, il y a des tentatives d’aider les compagnies américaines à s'implanter dans la zone, mais ce sont des tentatives assez minimes pour le moment, comme c'est une région qui n'est pas très connue aux États-Unis et aussi, comme le risque est très élevé. 
    Et du côté des pays de l'AES, quels sont les intérêts de renouer, de relancer le dialogue avec les États-Unis, ces pays qui affichent pourtant un discours anti-impérialiste et anti-occidental ?
    L'intérêt, c'est surtout de chercher d'autres partenaires parce que les pays de l'AES ont montré qu'ils voulaient surtout diversifier leur partenariat sécuritaire. Et aussi de chercher peut-être à mettre la pression sur d'autres partenaires qui sont déjà sur le terrain.
    Mais ça veut dire que, selon vous, ces pays de l'AES ne sont pas pleinement satisfaits de leur coopération avec les Russes ?
    Ça veut dire qu'ils regardent la situation sécuritaire et regardent que ça n'avance pas comme prévu.
    Est-ce que ce rapprochement du point de vue des pays de l'AES pourrait expliquer la discrète condamnation par ces pays de l'intervention américaine en Iran, qui est pourtant un allié de l'Alliance des pays du Sahel ?
    Oui, je pense qu'on peut dire discrétion, mais surtout la subtilité et la nuance de la réponse. Par exemple, le fait d'avoir condamné la mort d'Ali Khamenei, sans, surtout, condamner explicitement la guerre contre l'Iran.
    À lire aussiLes États de l'AES ne réagissent pas à l'attaque de l'Iran par les États-Unis et Israël
  • Le grand invité Afrique

    Souleymane Gueye: «Il y a une prise de conscience concernant la place des langues nationales au Sénégal»

    21/03/2026
    La cinquième édition du Salon du livre africain de Paris s'ouvre à Paris samedi 21 mars. 150 éditeurs et 400 auteurs africains et afro-descendants seront présents pour défendre une littérature et un écosystème littéraire en pleine croissance. Souleymane Gueye, éditeur jeunesse sénégalais, fondateur des éditions Saaraba, est le grand invité Afrique de RFI.
    RFI : On s'aperçoit que les gens lisent de moins en moins en France. Aux États-Unis, seuls 40 % des Américains lisent un livre chaque année. Est-ce le cas au Sénégal ? Constatez-vous de la part des Sénégalais un engouement pour la lecture ?
    Souleymane Gueye : Le Sénégal n'échappe malheureusement pas à ce phénomène qui est mondial, avec l'attractivité des écrans. Ce combat se traduit chez nous par la volonté de réussir à produire de la qualité et à organiser des activités autour du livre pour maintenir les gens attachés au format papier. Mais nous avons ces mêmes difficultés. Surtout dans un pays où la lecture a souvent été associée à la contrainte et à l'obligation de la lecture scolaire. Nous menons un combat pour que le plaisir de la lecture revienne au premier plan.
    La plaisir de la lecture se développe-t-il dans le public et notamment le jeune public sénégalais ?
    Je pars toujours du principe qu'avant de tirer des conclusions, il faut se poser la question. Que faisons-nous en faveur du livre ? Que faisons-nous pour que ce livre soit à la portée de tous, accessible aux populations et surtout qu'il ait un attrait ? Cela veut dire faire de beaux livres et les faire vivre. Il ne suffit pas de faire des livres, il faut des animations, que les auteurs puissent rencontrer le public, développer les bibliothèques, les clubs de lecture. Tous ces lieux, ces endroits où le livre peut être vivant, vont favoriser l'adoption de cette pratique.
    Le développement des bibliothèques est quelque chose d'important. Cela dépend souvent des politiques publiques. Existe-t-il une politique publique du livre au Sénégal ? Est-elle suffisante?
    Bien sûr, il y a une politique publique du livre, qui est portée par le ministère de la Culture via la direction du livre et de la promotion de la lecture. Elle œuvre notamment sur le réseau des Clac, les centres de lecture et d'animation culturelle, qui sont assez nombreux et permettent un maillage du territoire. On peut toujours estimer qu'il faut aller plus loin. Mais en tout cas, ils font déjà ce travail, qui est à saluer. Maintenant, il faut le compléter, l'État tout seul ne peut pas tout faire. Il faut que les initiatives privées viennent s'additionner en complément.
    Dans quelle langue lit-on au Sénégal ? Le jeune public lit-il toujours en français ou a-t-il accès désormais à des livres en wolof ?
    Le jeune public lit majoritairement en français aujourd'hui, mais le wolof – et les langues nationales de manière générale –, sont en train de se développer. Il y a une prise de conscience au niveau du grand public et aussi au niveau des institutions et des organisations, qu'il faut écrire et lire correctement le wolof. Depuis quelques années, les langues nationales ont été introduites dans le système scolaire en phase de test. Le combat désormais, c'est au delà du scolaire, de faire toute cette production qui va accompagner le reste de la vie. Parce qu'il ne suffit pas d'apprendre la langue à l'école, il faut en dehors, dans le cadre de la lecture-plaisir, avoir du contenu, de la production. Des maisons d'édition se sont spécialisées dans les livres bilingues en français – wolof, en français – pulaar. Nous sommes en train de sortir des imagiers pour les un à trois ans, Mes premiers mots en wolof. Il faut offrir au public de quoi adopter la lecture et faciliter la lecture dans les langues nationales.
    Les éditeurs font face à des équations économiques compliquées. Comment faites-vous concernant la question économique des intrants, le prix du papier, les frais de distribution? Est-ce une équation économiquement viable, aujourd'hui, au Sénégal ?
    C'est une équation compliquée. La distribution, c'est un problème. D'un côté, nous avons ceux qui produisent, qui sont les éditeurs. De l'autre, les libraires qui commercialisent. Entre les deux, il manque un pont qui est celui de la distribution, qui facilite la circulation des œuvres. Aujourd'hui, c'est quelque chose qui n'existe pas ou qui n'est pas développé comme en France. Les publications dont vous en avez parlé ont subi, sur tous les continents et dans tous les pays, le prix du papier, le prix du transport. Ce qui fait que l'impression locale est chère et ce qui implique aussi des prix de vente qui sont relativement chers et inaccessibles au public. Nous essayons de trouver des moyens de baisser les prix, dans le choix des ouvrages, dans les choix de fabrication. Faire un livre souple coûtera beaucoup moins cher qu'un livre cartonné. Nous réfléchissons à la manière dont le livre soit le moins cher possible et le plus accessible aux clients, mais en maintenant aussi cette équation, à savoir qu'il faut que cela reste économiquement viable aussi pour la maison d'édition.
    La maison d'édition Saaraba est adossé à un grand groupe – Editis, pour ne pas citer. Une petite maison d'édition qui s'associe à un grand groupe, un schéma que l'on connaît bien en France. Pour vous, c'était le chemin obligatoire pour réussir ?
    Dans le projet Editis, ce qui m'avait séduit – par rapport à d'autres projets de ce type –, c'est qu'ils avaient fait le pari de faire des livres adaptés au contexte africain, produits par une équipe locale. Souvent, ce qui se fait, ce sont des livres qui sont produits ici en France et qui sont exportés vers l'Afrique. On ne peut pas trouver mieux pour justement restituer les histoires qui vont vraiment parler au public cible. Être adossé à un grand groupe, ça permet beaucoup d'avantages. Cela permet de bénéficier d'une certaine expertise, des services supports qui sont en France. Lorsque nous rencontrons une  difficulté, on sait qu'on peut se tourner vers d'autres personnes qui ont des années d'expérience. Il y a une expertise, un conseil, un accompagnement. Et, quoi que l'on puisse dire, il y a aussi une assise financière, une trésorerie qui permet d'aller beaucoup plus vite qu'on ne le ferait en étant seuls.
    Mais vous êtes indépendants sur le choix éditorial. Vous publiez les auteurs que vous avez envie de publier sans que la décision soit prise à Paris pour vous.
    Exactement. On est libre d'un point de vue éditorial. Le groupe nous fait entièrement confiance.
    Le cinquième salon du livre africain de Paris se déroule à la halle des Blancs-Manteaux du 20 au 22 mars 2026.
    À lire aussiLe Congolais Pascal Boroto, lauréat de la 5e édition du prix littéraire Voix d’Afriques
  • Le grand invité Afrique

    Journée internationale de la francophonie: «Le français diminue parce que l'école est très mauvaise»

    20/03/2026
    Le français est la quatrième langue la plus parlée dans le monde, selon le rapport de l’OIF publié à l’occasion de la journée mondiale de la francophonie ce vendredi 20 mars. D’après l’organisation - qui utilise une nouvelle méthode de comptage -, 396 millions de personnes le parlent dans le monde, dont 65% en Afrique. Et selon les tendances, à l’horizon 2050, neuf locuteurs sur dix vivront sur le continent africain. Le français, langue en recul, institutionnelle, dans l’ombre des algorithmes ? Pas pour Nimrod. Le poète, romancier et essayiste né au Tchad, qui vit et travaille en France, est l’invité de RFI.
    RFI : Pour commencer, est-ce qu'il y a un mot en particulier que vous aimez dans la langue française ?
    Nimrod : Le mot « douceur ». L'attaque « dou », c'est un peu sombre, comme fermé. Et ça s'ouvre à la fin « ceur », « douceur ». Il y a comme un petit cheminement très très subtil, très très délicat. Et écrire, c'est ça, c'est faire en sorte que les mots s'accordent.
    Est-ce que vous êtes fier d'écrire en français ?
    C'est une question qui tombe sous le sens. J'ai toujours estimé qu'on écrit une langue parce qu'on l'aime, parce qu'on en est vraiment passionné. C'est la plus grande maîtresse qu'on aurait jamais. Je pourrais même dire que c'est ma première langue, alors que c'est une langue apprise à partir de l'âge de six ans. Mais ça a fait toute ma vie parce que tout ce que je peux dire de subtil, de plus secret, de plus grand, dans cette langue-là, je peux assurer mon identité.
    Vous avez déjà dit par le passé que c'est votre passeport cette langue française ?
    Oui, mais oui !
    Et la francophonie alors ? Est-ce que ça a un sens pour vous ?
    Senghor disait : On parle de francophone, mais on ne parle pas d' « anglophonie ». Il dit que la francophonie, « c'est le français tel qu'il se parle dans le monde ». « Le français, Soleil », et il écrit soleil avec grand S, « qui brille hors de l'Hexagone ». Dans cette phrase, il y a vraiment tout. D'une certaine manière, il dépossède la France et il ne reconnaît le français que pour nous autres périphériques. Et donc la francophonie, oui, très bien, mais personne ne parle le francophone. Il y a un français tchadien, un français camerounais, un français sénégalais, mais c'est toujours le français. Ce n'est pas le francophone.
    Comment est-ce que vous percevez dans votre pays natal, le Tchad, le recul du français ou du français tchadien, comme vous venez de le dire, au profit de l'arabe de langue maternelle ?
    Je crains que ce soient des choses vraiment idéologiques, pour ne parler que du Tchad. De mon temps, dans les années 1980, avec la guerre, le français était à un bon niveau et l'école aussi était à un bon niveau. Aujourd'hui, c'est complètement catastrophique. Tout est déstructuré. On parle l'arabe, mais qui parle l'arabe ? Nous parlons un dialecte. C'est vrai, nous adorons notre arabe tchadien qui est une variante de l'arabe soudanais, mais ce n'est pas le grand arabe, l'arabe littéraire, l'arabe du Coran. Non, non, le français diminue parce que l'école est très très mauvaise. L’université est très très mauvaise. Et si nous voulons que nos langues deviennent « concurrentielles » – c'est d'ailleurs un très mauvais mot – ou du moins collaborent à d'autres grandes langues impériales, mais il faudra s'en donner les moyens. Et d'ailleurs, si le français ne tient pas la route, ça vient de quoi ? Ça vient de ce qu'il n'y a pas des industries culturelles qui vont avec. J'aurais bien voulu écrire dans ma langue maternelle. Mais si je l'écris, surtout que je viens d'un peuple de 15 000 âmes sur les 20 millions de Tchadiens... Purée !
    Dans son dernier rapport, l'OIF, l'Organisation de la Francophonie, indique que la francophonie se trouve à un tournant stratégique de son histoire et indique que la survie d'une langue passe désormais aussi par son adaptation aux algorithmes. Sachant que très peu de contenus en ligne sont en français, 3,5 % selon l'OIF, c'est un enjeu. Y a-t-il vraiment une question de survie, selon vous ?
    Pas du tout. Ceux qui nous parlent d'algorithme, ils voient leur économie tout simplement. Ce n'est pas parce que nos référencements ne dépassent pas 3 % que ça nous enlève quelque existence que ce soit. Ça fait plus de 40 ans que je vis en exil, mais quand je reviens au Tchad, c'est toujours cette diversité qui s'embrasse, qui se traduit entre elle, qui « mouvoit ». Qui a jamais référencé tout cela ? Personne. Ce sont des idéologies économiques. Mais l'économie réelle, elle se fait ailleurs.

Acerca de Le grand invité Afrique

Du lundi au samedi, Christophe Boisbouvier reçoit un acteur de l'actualité africaine, chef d'État ou rebelle, footballeur ou avocate... Le grand invité Afrique, c'est parfois polémique, mais ce n'est jamais langue de bois.
Sitio web del podcast
Aplicaciones
Redes sociales
v8.8.3 | © 2007-2026 radio.de GmbH
Generated: 3/25/2026 - 1:40:34 PM